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08 septembre 2007

LETTRE AU PRESIDENT SARKOZY

Le Président Sarkozy tente de renouer le dialogue avec les enseignants. Exercice périlleux. Décryptage, par un professeur de lycée professionnel, d’un texte généreux certes mais éloigné de la réalité du terrain.
 
 
M. le Président,5cbe4099354912e12e7d1b4a7011fbbf.jpg

Je tiens par la présente tout d’abord à vous remercier pour cette lettre adressée à l’ensemble des membres du corps enseignant. En effet, depuis quelques années, nul gouvernant ne semblait plus s’intéresser aux enseignants ou ne souhaitait engager le dialogue : chacun s’enfermait dans le confort pourpré de son cabinet ministériel en priant pour que jamais enseignant ne sollicitât son assistance. Après tout, la rue ne gouvernait-elle pas encore parfois naguère ?

Laisser passer la rentrée, ses traditionnelles grèves, promettre d’étudier la situation et temporiser… Après tout, les enseignants eux-mêmes et leurs syndicats déchirés sauraient bien se faire mal voir de la population…

En effet, les enseignants français sont rangés par la population, par les politiques, par les observateurs étrangers, dans la catégorie « râleurs nés » : ils sont toujours en grève ; ils râlent contre les baisses d’effectifs, contre les départs en retraite non remplacés, contre les postes de surveillants non pourvus, contre les postes de remplaçants non attribués, contre le nombre décroissant de postes aux différents concours d’admission ; ils râlent contre les sempiternelles baisses de moyens financiers, contre la dégradation de leurs conditions de travail, contre la désagrégation latente des locaux dans lesquels ils passent – avec leurs élèves – la majeure partie de leur temps ; ils râlent contre l’augmentation du nombre de tâches à accomplir et contre l’augmentation de leur temps de travail, eux qui sont toujours en vacances…

De plus, ces enseignants français, post-soixante-huitards abreuvés de slogans communistes et anticonformistes, demeurent d’ardents défenseurs des acquis sociaux et des libertés fondamentales. Mais voilà, le monde tourne, le monde évolue mais les enseignants, eux, n’évoluent pas : ils en sont restés à la défense du droit de grève, à l’éducation pour tous, à la laïcité dans les établissements scolaires, à la gratuité de l’instruction. Ce sont des gardiens d’un temple en ruines, les prêcheurs d’une doctrine révolue, des guerriers d’un combat d’arrière-garde.

En outre, ces mêmes enseignants se plaignent constamment de la dégradation du climat social, de la perte des valeurs fondamentales, de l’insécurité en hausse… Ils affirment que leur métier ne sera bientôt plus possible si les conditions de vie en amont de leurs élèves et de leurs familles ne s’améliorent pas.

Alors ces enseignants français, si fiers mais si peu modernes, n’intéressent plus personne. L’éducation n’est plus une priorité : elle a laissé place à la sécurité.

C’est pourquoi, M. le Président, je me réjouis de votre courageuse initiative destinée à renouer le dialogue, réhabiliter la fonction, restaurer la confiance, replacer l’éducation au centre de la vie sociale…

Je n’ai pas encore reçu votre lettre, M. le Président, alors je l’ai téléchargée depuis internet, depuis un site indépendant qui a eu la chance de se la procurer plus rapidement que moi. Et je l’ai lue, comme j’avais lu le livre humoristique de Luc Ferry, « Lettre à tous ceux qui aiment l’école », c’est-à-dire avec attention et espoir.

32 pages pour 2 réactions :

Tout d’abord, je suis étonnamment satisfait. En effet, comment peut-on ne pas être d’accord avec vous, M. le Président sur le fond de votre lettre ? Comment ne pas être d’accord sur les grands principes qui régissent nos modes de pensée quasiment depuis la Révolution française ? Egalité, laïcité, solidarité, respect… De grands principes assurément, mais aucun n’est novateur, aucun ne révolutionnera la profession.

Ensuite, je suis déçu, profondément déçu. Déçu de voir à quel point ce texte est loin des attentes pragmatiques des enseignants. Il ne sert à rien de prôner l’égalité si aucune mesure n’est avancée. Il ne sert à rien de prôner le respect si cela ne reste qu’un vœu pieux. Il ne sert à rien de fustiger la croissance de l’échec scolaire sans en combattre les causes…

M. le Président, dans votre texte, il est un certain nombre d’incohérences qui, malheureusement, dénotent à quel point un fossé se creuse entre vous et le monde de l’éducation:

Le monde professionnel absent à l’appel

Professeur de lycée professionnel, je n’ai rien lu sur l’avenir de l’enseignement professionnel, sur ses objectifs, sur ses moyens, sur sa revalorisation. L’enseignement professionnel, qui, à mon avis, est appelé à jouer un rôle prépondérant dans l’avenir de l’Education nationale, reste le parent pauvre de ce ministère : il est décrié, dévalorisé, déprécié. Les lycées professionnels accueillent trop souvent les élèves qu’on dit « faibles » ou « en difficulté », ces élèves que le système scolaire a depuis longtemps dégoûtés du savoir et de la connaissance. Mais rien n’est prévu pour redonner goût à ces jeunes, rien n’est proposé pour leur donner envie d’apprendre, envie de savoir, envie de s’ouvrir l’esprit. Une fois de plus, l’enseignant devra composer avec ses classes, accepter la violence verbale, la violence physique comme un impondérable du métier.
Les causes de l’échec scolaire absentes du débat

Nulle part dans votre lettre, M. le Président, vous ne vous interrogez sur les véritables causes de l’échec scolaire. Les enseignants n’en sont pas les seuls responsables !

Une école sélective ?

"nul ne (doive) entrer en 6e s'il n'a pas fait la preuve qu'il était capable de suivre l'enseignement du collège", "nul ne (doive) entrer en seconde s'il n'a pas fait la preuve qu"il était capable de suivre l'enseignement du lycée". Comment doit-on interpréter ces phrases ? L’école doit offrir à tous les moyens de se construire, dans le respect de l’égalité. Mais ces propositions laissent plutôt à penser qu’une sélection pourra être effectuée à l’entrée au collège ou à l’entrée au lycée. De quoi accroître la fracture qui existe entre les établissements scolaires, de quoi accroître la fracture qui existe en certaines zones géographiques d’éducation, de quoi accroître la fracture entre les élèves, entre les "bons" et les "moins bons".

Il y aurait à dire sur la suppression de la carte scolaire, qui, dans le meilleur des cas, ne fera que ghettoïser un peu plus les établissements dits sensibles. La sélection des élèves se fera à l’entrée, sur dossier scolaire, ce qui aura pour conséquence de rejeter un peu plus ceux qui sont déjà en marge du système. Dès lors, les postes seront fortement demandés et au jeu des mutations, seuls les plus anciens les obtiendront, rejetant également les nouveaux profs dans les établissements par défaut, c’est-à-dire sensibles.
L’épée de Damoclès : les allocations familiales

L’idée de supprimer (mettre sous tutelle) les allocations familiales des familles dont les enfants sont adeptes de l’absentéisme ne me paraît pas une bonne idée. Une fois de plus, les parents, bien souvent issus de milieux sociaux très défavorisés et dépassés par leurs propres enfants, vont devoir subir les conséquences. Responsabiliser les parents pour responsabiliser les enfants ? Et pourquoi ne pas responsabiliser les enfants, futurs citoyens de la Nation ? Je vois régulièrement des parents, convoqués à des conseils de discipline… Le père ne se présente pas à la convocation : il est le seul salarié de la famille et ne peut se permettre de manquer une journée de travail ; la mère parle à peine français et ne comprend pas toutes les subtilités administratives dont on lui parle ; le fils traduit, en omettant certainement la plupart des détails qui lui valent convocation… Comment responsabiliser ces parents, dont la bonne foi est évidente, dont l’envie d’intégration est évidente, mais dont l’autorité est de manière évidente supplantée par celle du fils ?
Faire plus avec moins

Enfin, le point certainement le plus sensible de votre intervention : vous encouragez les collègues à faire plus avec moins de moyens. Moins de moyens financiers – il suffit de voir la misère des locaux de certains établissements scolaires – et moins de moyens humains. Les postes non pourvus font cruellement défaut. Comment peut-on espérer une école de l’égalité des chances, quand en maternelle – période fondamentale dans l’acquisition des bases - les classes sont chargées à 30 ? Comment peut-on espérer revaloriser l’enseignement professionnel dans des sections chargées à 30 élèves ? Comment peut-on pratiquer l’aide individualisée, le suivi personnalisé lorsque l’on a en charge 30 élèves – à multiplier par le nombre de classes ?

Moins d’enseignants (11000 suppressions au budget 2008), moins d’éducateurs, moins de surveillants… mais toujours plus de difficultés.

Moins de moyens financiers, moins d’ordinateurs, moins de matériel vidéo… mais toujours plus d’activités à exercer.

Moins de locaux salubres,
moins de salles de permanence, moins d’espaces de travail ou de recherche… mais toujours plus d’élèves à tirer vers le haut.

Moins de moyens humains, c’est également moins de remplaçants. Il existe une catégorie d’enseignants titulaires dont le métier est d’être remplaçants. Des TZR, on les appelle. Ce sont des professeurs dont l’unique mission est de subvenir aux besoins ponctuels ou de plus longue haleine dans les établissements scolaires de leur zone. Ces postes sont supprimés, un TZR qui demande un poste fixe n’est pas remplacé. Alors qui doit assumer les charges de remplacement ? Les enseignants du lycée ! Chacun peut être appelé, le matin même, à remplacer un collègue absent. Peu importe l’heure, peu importe la classe, peu importe la matière ! Un prof de dessin peut prendre en charge 2 heures une classe qu’il n’a pas habituellement… pour faire de la garderie.

Cela me fait penser, M. le Président, que je n’ai rien lu sur la formation des maîtres et sur la réforme des moyens de recrutement. Il y aurait à ce sujet tant à dire ! Rien non plus sur la recherche et l'enseignement universitaire.

Vous le voyez, M. le Président, il ne s’agit pas forcément de revendications salariales, même si l’on sait qu’un coup de pouce sur le pouvoir d’achat ne serait pas malvenu. Il s’agit au moins de conditions de travail. Dans mon établissement, il n’y a qu’un seul photocopieur – en panne de puis la rentrée - pour 100 profs, il n’y a que 2 salles équipées de lecteur DVD, il n’y a, pour les enseignants, que de minuscules casiers pour ranger les affaires.

Mais puisque vous insistez, parlons salaires. Les média s’amusent sans cesse à faire croire au grand public que ces profs nantis et toujours en vacances gagnent une fortune ! La plupart du temps, les exemples pris par les journalistes sont ceux d’agrégés à 3500€ (salaire brut), mais ils sont en fin de carrière et font des heures supplémentaires à des post-BAC (des colles). Mais ils ne représentent pas l’ensemble du corps enseignant ! Une simple minorité. Un instituteur en début de carrière, au moment où l’argent se fait nécessité, gagne environ 1400€ (salaire brut). Avec environ 10 ans d’ancienneté, un enseignant gagne environ 1900€ (salaire brut). Alors évidemment, à tel tarif, on accepte les heures supplémentaires, les heures de soutien et tout ce qui permet de mettre un peu de beurre dans les épinards.

97751af4578bd489df7614359dabba44.jpgMais voyez-vous, M. le Président, aujourd’hui vous organisez un conseil ministériel décentralisé. Bien que fervent défenseur de la décentralisation, je ne vois toutefois pas l’intérêt d'une telle opération. Mais c’est une autre histoire… Cependant, si l’on considère les dépenses liées à cette opération de communication (billets aller-retour Paris-Strasbourg en TGV ou en avion pour les 16 ministres, accompagnés au minimum d’un garde du corps et d’un proche collaborateur, et pour le Président, entouré de son équipe, soit au bas mot 10 personnes), on se dit que cela frise la gabegie. Mais si à cela on ajoute le coût de l’opération « une lettre aux enseignants », évalué selon certaines sources à 500.000€, on se dit que voila de l’argent dont l’Education nationale a réellement besoin qui part en fumée…

M. le Président, cette lettre restera, pour moi, comme un opération de communication de plus. Dommage, l’initiative était intéressante.

Veuillez agréer, M. le Président, l’expression de mes meilleurs sentiments.
 
David Sarrado
Professeur de Lycée Professionnel

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Ecrit par : David Sarrado | 15 mai 2008

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